Comme beaucoup, j’ai été salariée avant d’être free-lance. J’ai aussi été fonctionnaire, et plus particulièrement prof, ce qui est moins fréquent. Ni l’un ni l’autre n’étaient pour moi exactement l’idéal, ne serait-ce qu’en matière de relations professionnelles – une question de distance, en quelque sorte.
Ce statut d’indépendance me place à la juste distance pour moi. Je puis effectivement donner le meilleur, ou essayer, sans me sentir contrainte, et au sein de relations que j’estime assez authentiques (tant pis pour le terme galvaudé), même cantonnées au domaine professionnel, pour m’y sentir réellement à l’aise.
L’enfer, c’est les autres ?
Quand je travaillais chez Pearson, Barbara, ma manager à l’époque, a relevé au cours d’un entretien annuel d’évaluation que je serais peut-être douée pour travailler en free-lance. Ce ne sont sans doute pas exactement les termes qu’elle a employés, mais ce ne doit pas être loin : Barbara est quelqu’un de foncièrement bienveillant, au jugement sûr – l’expérience l’a depuis prouvé pour moi. En entendant sa remarque, je ne me suis pas dit qu’il était difficile de travailler en équipe avec moi au sein d’une multinationale (et je crois d’ailleurs que ce n’est vraiment pas ce qu’elle a voulu dire, mais qu’elle répondait à un malaise sensible chez moi – elle a eu beau détester ce poste, elle était une excellente manager) ; je me suis dit que j’avais des qualités pour travailler de manière indépendante et que cela me conviendrait peut-être mieux.
Nous ne nous sommes pas attardées sur le sujet et, bien évidemment, cette simple remarque n’aurait pas suffi à me faire changer de vie. Je suis restée encore quelque temps chez Pearson, essayant de mettre à profit certaines autres des remarques de Barbara. Mais celle-là avait été entendue, elle a compté, et a germé.
L’une des particularités du statut de free-lance, et plus particulièrement de microentrepreneur, est de devoir travailler plus ou moins seul. Plus ou moins : la gestion de l’activité est assez solitaire ; l’activité elle-même, pas forcément. Mais la mienne l’est : je travaille chez moi, TAD (travail à domicile) connu de longue date dans l’édition – bien avant le numérique et le Covid, même si l’expansion qu’ils ont favorisée a changé la donne, pour le meilleur ou pour le pire. Je n’ai pas de collègues et ne vois parfois pas de clients pendant des mois.
Cela me convient parfaitement. Je suis plus efficace sans collègues, je peux me concentrer et bosser sans ambiance de travail particulière – certains ont besoin de la sensation de concentration et d’effort collectifs pour s’atteler à la tâche. Mais il est bien plus facile de travailler sans devoir s’adapter constamment aux exigences de diverses réunions, justifiées ou non (ah, le lessivage de cerveau corporate !), en fonction de la gestion du temps de l’entreprise. Il m’est infiniment plus agréable de travailler à mon propre rythme, sans être gênée par la lenteur et la bêtise de l’entreprise tant vantée ou, j’ai honte de le dire, par les autres et leurs interruptions. Et je ne parle même pas des open spaces qui ne respectent pas les superficies minimales recommandées par personne – alors que leurs employés sont déjà en burn-nout.
Admettre de telles limites à ma tolérance ne me rend probablement pas follement sympathique. Je ne retirerai pourtant pas un mot de ce que je viens d’écrire sur l’entreprise, surtout à une époque où l’on tient à toute force à nous faire croire qu’il est parfaitement légitime qu’elle règne en seigneur et maître sur nos minables existences. Or ce contexte explique sans doute bien des choses. Car, pour ce qui est vraiment des autres, qu’il me soit permis de nuancer et de préciser.
La juste distance
Si je travaille seule chez moi, mon travail est en revanche très loin d’être solitaire. Dans tous les cas, je baigne littéralement dans le texte, la parole d’un autre, et l’ouvrage n’apparaît pas par miracle dans ma boîte mail (ou, moins fréquemment, dans ma très physique boîte aux lettres, voire sur mon seuil, entre les mains d’un coursier peu céleste). Quelqu’un me l’a confié – se fie à moi. Ce « quelqu’un », l’éditeur dans l’immense majorité des cas (laissons de côté les auteurs amis que je corrige), en représente très souvent plus d’un, a minima l’auteur, parfois une équipe d’auteurs, ou le traducteur. Or jusqu’à un certain point, comme je n’ai pas la place acquise que confère un CDI, même si j’ai des clients très fidèles, chaque mission remet en jeu cette confiance que l’on m’accorde, à laquelle répond mon souhait, mon ambition même d’être à la hauteur. Il est rare que cela engendre en soi une réelle pression (cela arrive tout de même), mais enfin, on est très loin du cas de figure où je bosserais toute seule dans mon coin en me fichant de la terre entière.
Et puis dans la correction, et plus encore quand j’assure le suivi éditorial, outre cette délégation et la marque de confiance symbolique, il y a toutes les relations du travail proprement dit. Je travaille a minima avec l’éditeur, mais aussi avec les auteurs ou les traducteurs, et encore le compositeur, parfois un graphiste ou un gestionnaire de droits d’auteur (pour l’iconographie), parfois un correcteur (si je fais le suivi sans la correction, ce qui est assez rare), et parfois même, quoique de manière très réduite, avec le service numérique ou le service marketing.
Sincèrement, j’ai beau avoir passé presque ma carrière entière à en faire, le suivi éditorial me pèse, et est infiniment moins facile à planifier qu’une correction. Je me dis souvent que je vais arrêter – sans que cela se produise jamais. Et au fond, si je continue avec une telle persévérance, c’est parce que j’adore les échanges avec tous ces professionnels – évidemment ceux avec les auteurs, également avec les éditeurs, pour penser les ouvrages, mais surtout peut-être avec les compositeurs, qui font un métier très différent du mien. J’adore découvrir et comprendre comment ils travaillent, pourquoi – et, pour la peine, m’adapter à leurs méthodes, afin que notre travail ensemble soit le plus efficace et agréable possible.
Entendons-nous bien : ça reste du boulot, et certains projets sont « maudits », tout se passe mal. Dans ces cas-là, notre patience à tous diminue, les échanges se crispent – puis on finit par atteindre une forme de résignation pour s’atteler derechef à la tâche et ramer ensemble, presque avec une certaine forme de sérénité. Un truc m’aide beaucoup : au lieu de me sentir pieds et poings liés dans un boulot ou une boîte qui m’horripilent, je peux me dire que, de toute façon, j’arrêterai quand je veux de travailler avec tel ou tel. Autrement dit : mon statut me rend infiniment plus facile de prendre de la distance, et je suis capable d’être assez détachée pour redevenir, en réalité, à la fois efficace et aussi agréable que possible pour les gens avec qui je bosse.
Et finalement, il est rarissime que j’aie vraiment voulu arrêter – il faut à la fois que je sois mal payée, que le travail soit mal organisé et qu’on me traite par-dessus la jambe. Or, même quand je fais strictement le même boulot, et malgré les erreurs auxquelles je n’échappe pas, je suis vingt fois plus souvent remerciée, et avec chaleur encore, que lorsque j’étais salariée. Ce qui nous ramène à la relation de confiance que j’évoquais plus haut.
Je ne m’en serais pas doutée, j’aurais peut-être même plutôt appréhendé de bosser seule, sans Barbara. Mais aujourd’hui, je crois que l’une de mes plus grandes satisfactions à être free-lance vient de ce que ce statut me place à la juste distance pour moi. Je puis effectivement donner le meilleur, ou essayer, sans me sentir contrainte, et au sein de relations que j’estime assez authentiques (tant pis pour le terme galvaudé), même cantonnées au domaine professionnel, pour m’y sentir réellement à l’aise. Vu ce qui est important à mes yeux, cela me serait largement resté impossible en tant que salariée dans la plupart des boîtes1 .
Pour être exacte, je suis tout de même salariée pour Le Nouvel Économiste, comme pigiste, ce qui me laisse l’indépendance tant prisée. ↩
