Petite fabrique de l’amalgame: « immigré »

Cette importance des mots, je ne la découvre donc pas. Pourtant, même prévenu, on n’est jamais assez vigilant. Un récent travail m’en a donné un nouvel exemple. Il y a quelques semaines, avant ce funeste 19 décembre, je corrigeais comme chaque semaine le papier d’un chroniqueur, macroniste convaincu (et également persuadé de très bien écrire en dépit de ses métaphores incompréhensibles parce qu’il recherche l’effet plus que le sens, mais c’est presque un autre sujet. Presque). Convaincu, mais pas borné : il épargne d’autant moins ses critiques à ce charmant personnage qu’il fonde ou fondait visiblement de grands espoirs en lui. C’était le cas lors de la calamiteuse séquence sur les retraites. Or, ce qu’il regrettait il y a quelques semaines dans la loi sur l’immigration, c’est qu’elle ne répondait pas au grand défi de « l’acculturation ». Tout est dit – alors même, redisons-le, qu’il est macroniste, mais qu’il « n’est pas » d’extrême droite (oui, les guillemets peuvent servir l’équivoque). C’était la fin de la chronique, son point culminant.

Mais c’est autre chose qui m’a intéressée. Je retouche très peu les articles de ce chroniqueur, il tient à la moindre de ses virgules. Je me contente donc de l’orthographe et de la grammaire et, même dans ce cas de correction minimale, de vérifier que les mots sont employés à bon escient – la base du boulot. C’est ainsi que j’ai appris que l’on oppose les flux migratoires aux stocks de migrants. Je suis une âme sensible, ça me choquait un peu, mais la logique est claire et utile – même si le terme facilite certaine instrumentalisation.

Plongée dans la tambouille de l’amalgame

Non, ce qui a retenu mon attention, c’est un autre terme. « Immigrés ». Évidemment, je n’ai pas attendu de tomber sur cet article pour savoir que, dans certaines bouches, sous certaines plumes, le terme sert de synonyme à « étranger ».1 Seulement, jusqu’ici, je percevais l’amalgame, je disqualifiais le discours, et ça n’allait pas plus loin. Là, le contexte était un peu différent. Je devais valider le texte, avec ce terme en particulier, comme bon pour publication.

Pour ajouter à l’amalgame, le paragraphe précédant celui sur les stocks évoquait les flux migratoires, qui « explosent », puis passaient en revue les nationalités des migrants – pas des Français, par définition, mais autant le souligner, non ? Et, ô surprise, beaucoup de pays musulmans.

Bref, mon chroniqueur enchaîne donc sur les stocks, parce qu’on les ignore trop souvent (demandons-nous pourquoi… cela manquerait peut-être de pertinence ?) et donne, parce qu’il est sérieux, les chiffres de l’INSEE sur les « immigrés et descendants d’immigrés » – pour s’affoler d’une hausse de 6,5 à 10,3 % en… cinquante-cinq ans. Vu le contexte, le sens implicite est à peu près celui-ci : avant 1968, on a de bons immigrés ; ensuite, de dangereux étrangers, a priori musulmans (avec équivalence discrète des deux adjectifs).

Bon, mais ça ne résout pas mon problème  : je fais quoi de tout ça ? Je ne partage pas la sensibilité politique de l’hebdomadaire, mais enfin, ce n’est pas Causeur 2 . Je suis loin d’être sûre que cette chronique, par sa charge implicite, soit bien dans la ligne éditoriale. Seulement, si je justifie par la tartine que vous venez de lire (je n’en ai même pas eu la tentation), on aura vite fait de mettre ça sur le compte d’une opinion divergente de « gauchiste », et puis « amalgame » est un terme galvaudé (que j’ai donc évité d’employer quand j’ai décrit le problème).

De la rigueur à la responsabilité

En fait, j’ai longuement analysé ici tous ces procédés aboutissant à l’amalgame, mais je ne l’ai pas fait sur le coup. Même plus lente qu’une lecture normale, la correction va trop vite, et je suis suffisamment aguerrie pour me faire une bonne idée d’un texte à première lecture avant de revenir sur ce qui doit être creusé.

En l’occurrence, je n’ai même pas eu à y revenir, puisqu’une expression condensait le problème, « immigrés et descendants d’immigrés ». La correctrice, qui s’attache à rester aussi objective que possible, sait très bien que faire : je vérifie la définition, quoique je sache déjà que bon nombre de « descendants d’immigrés » sont aussi français que moi. Mais la définition officielle d’« immigrés » m’est selon toute apparence moins nette que je ne croyais

« Selon la définition adoptée par le Haut Conseil à l’Intégration, un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. Les personnes nées Françaises à l’étranger et vivant en France ne sont donc pas comptabilisées. Certains immigrés ont pu devenir Français, les autres restant étrangers. Les populations étrangère et immigrée ne se recoupent que partiellement : un immigré n’est pas nécessairement étranger et réciproquement, certains étrangers sont nés en France (essentiellement des mineurs). La qualité d’immigré est permanente : un individu continue à appartenir à la population immigrée même s’il devient Français par acquisition. C’est le pays de naissance, et non la nationalité à la naissance, qui définit l’origine géographique d’un immigré. » (INSEE.)

Je le redis : la solution était simple et toute trouvée, vérifier une définition à la portée de tous. Alors bien sûr, si vous avez de toute façon décidé que seuls les Français « de souche » sont de vrais Français, ça ne changera rien. Mais cela, c’est l’opinion du lecteur. En revanche, si vous choisissez lors d’une prise de parole publique de taire une définition pour glisser en douce une idée nauséabonde, il s’agit d’une malhonnêteté intellectuelle qui touche à votre responsabilité (de journaliste, et de média, d’homme ou de femme politique).

Voilà. Avec quelques circonlocutions, j’ai expliqué que cette définition, si je ne doutais pas que le chroniqueur la connaisse, risquait en revanche d’être méconnue des lecteurs, et l’article de prêter donc à confusion. Mes réserves ne devaient pas être trop aberrantes, puisque la rédaction a suggéré de préciser en effet le terme. L’auteur a sans doute refusé, son article (une chronique, nous sommes bien d’accord, donc se revendiquant d’une opinion) est sorti tel quel.

Je me suis attardée sur cette anecdote car, en matière de contexte, je crains qu’elle ne soit assez éloquente sur le paysage politique de la France aujourd’hui…

Oui, les mots sont importants : quand on ne s’assure pas de leur juste emploi, quand on perd cette vigilance, qu’on cède à la facilité du « prêt-à-penser » qui vient toujours avec son lexique choisi, on leur fait dire ce qu’on veut, et ils finissent par charrier de dangereuses zones d’ombre.

Je vous souhaite quand même de joyeuses fêtes ?

En l’occurrence, je n’ai même pas eu à y revenir, puisqu’une expression condensait le problème, « immigrés et descendants d’immigrés ». La correctrice, qui s’attache à rester aussi objective que possible, sait très bien que faire : je vérifie la définition, quoique je sache déjà que bon nombre de « descendants d’immigrés » sont aussi français que moi. Mais la définition officielle d’« immigrés » m’est selon toute apparence moins nette que je ne croyais

« Selon la définition adoptée par le Haut Conseil à l’Intégration, un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. Les personnes nées Françaises à l’étranger et vivant en France ne sont donc pas comptabilisées. Certains immigrés ont pu devenir Français, les autres restant étrangers. Les populations étrangère et immigrée ne se recoupent que partiellement : un immigré n’est pas nécessairement étranger et réciproquement, certains étrangers sont nés en France (essentiellement des mineurs). La qualité d’immigré est permanente : un individu continue à appartenir à la population immigrée même s’il devient Français par acquisition. C’est le pays de naissance, et non la nationalité à la naissance, qui définit l’origine géographique d’un immigré. » (INSEE.)

Je le redis : la solution était simple et toute trouvée, vérifier une définition à la portée de tous. Alors bien sûr, si vous avez de toute façon décidé que seuls les Français « de souche » sont de vrais Français, ça ne changera rien. Mais cela, c’est l’opinion du lecteur. En revanche, si vous choisissez lors d’une prise de parole publique de taire une définition pour glisser en douce une idée nauséabonde, il s’agit d’une malhonnêteté intellectuelle qui touche à votre responsabilité (de journaliste, et de média, d’homme ou de femme politique).

Voilà. Avec quelques circonlocutions, j’ai expliqué que cette définition, si je ne doutais pas que le chroniqueur la connaisse, risquait en revanche d’être méconnue des lecteurs, et l’article de prêter donc à confusion. Mes réserves ne devaient pas être trop aberrantes, puisque la rédaction a suggéré de préciser en effet le terme. L’auteur a sans doute refusé, son article (une chronique, nous sommes bien d’accord, donc se revendiquant d’une opinion) est sorti tel quel.

Je me suis attardée sur cette anecdote car, en matière de contexte, je crains qu’elle ne soit assez éloquente sur le paysage politique de la France aujourd’hui…

Oui, les mots sont importants : quand on ne s’assure pas de leur juste emploi, quand on perd cette vigilance, qu’on cède à la facilité du « prêt-à-penser » qui vient toujours avec son lexique choisi, on leur fait dire ce qu’on veut, et ils finissent par charrier de dangereuses zones d’ombre.

Je vous souhaite quand même de joyeuses fêtes ?


  1. Ce n’en est pas un, il existe assez peu de vrais synonymes ; on parle en fait de « proxémie », proximité de sens. Le CNRTL associe un onglet « proxémie » à chacune de ses définitions.  

  2. Cette chronique hebdomadaire est d’ailleurs l’exception. Le reste n’est pas nauséabond, bien que je ne sois pas toujours d’accord, et certains articles traduits sont même étrangement rassurants, comme celui qui expliquait la crise de régime après la réforme des retraites, notant que « la Ve République, avec son Président tout-puissant [est] ce qui se rapproche le plus d’un dictateur élu dans le monde développé ».